Analyse du Portrait d’Emile Zola par Manet.
À partir de 1858, Zola s’établit à Paris ; après deux échecs au baccalauréat « à cause du français »

Analyse Descriptive.
Manet, Édouard (1832-1883) est un peintre français dont les œuvres ont inspiré le mouvement impressionniste, mais qui s’attacha toujours à préserver son indépendance. L’influence considérable qu’il exerça sur la peinture française et, plus généralement, sur l’art moderne s’explique à la fois par le choix de sujets faciles, tirés de la vie quotidienne, par l’utilisation de couleurs pures et par une technique rapide et libre.
Considéré comme le peintre de la rupture avec la peinture officielle au milieu du XIXe siècle, Manet n’a qu’une célébrité à scandale au début de sa carrière. Zola, qui n’est encore qu’un jeune journaliste débutant dans la critique d’art, décide de se constituer de manière retentissante l'avocat de Manet et de défendre cette « nouvelle manière en peinture », libérée des conventions académiques au profit de l’observation directe de la
réalité moderne. Pour le remercier de son précieux soutien, Manet fait son portrait.
Zola, Émile (1840-1902), écrivain français, fondateur du naturalisme en littérature, dont l’œuvre principale, vaste fresque en vingt volumes, raconte l’« histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire », les Rougon-Macquart, et dont la position contre l’antisémitisme notamment prise dans l’affaire Dreyfus avec la célèbre lettre ouverte adressée au président de la République Félix Faure, « J’accuse ».
Au premier plan, nous pouvons apercevoir un homme vêtu des habits aux couleurs traditionnelles du 19ème siècle. C'est-à-dire, pantalon et veste et chemise dans les tons de gris, de noir et de blanc (pour les manches et la pointe d’un col). Installé de profil sur un fauteuil, le regard de l’écrivain est lointain et ne fixe aucun point particulier. Le fauteuil semble en tapisserie brodée. Les jambes croisées, la main posée sur un genou, l’autre tenant un livre d’art illustré, tout cela confère au personnage une position indiquant une réflexion, ainsi qu’un caractère noble.
Au second plan, on aperçoit une table, un bureau qui semble se confondre avec le mur, sur lequel est posé toutes sortes d’objets propres à l’artiste littéraire. Des livres, des parchemins, la plume de paon dans l’encrier sont autant de symboles attribués à l’écriture. Les objets ne sont pas réellement ordonnés, comme s’ils pouvaient être utilisés à tout instant par Emile Zola le sujet du portrait.
Au troisième plan, nous pouvons constater l’insertion de tableaux à la symbolique asiatique. Qu’il s’agisse du Sumo en kimono, ou encore de la tapisserie dans les tons pastels représentant un point d’eau, surplombé par un arbre aux branches fines supportant un oiseau, nous pouvons constater l’influence des pays de l’Orient durant le 19ème siècle. Les deux autres œuvres semblent être les croquis de
Olympia, tableau à scandale de Manet, et de
Los Borrachos de Velasquez ou
le jugement de Pâris de Raphaël.
La lumière est ici centrée sur le livre et sur le visage de l’écrivain. Les tons y sont plus clairs, plus lumineux. Il y a un véritable souci de reflet entre le visage et le livre. De même que les croquis et les objets de l’atelier sont soumis à cette recherche de la lumière.
Les teintes et couleurs utilisées sont extrêmement sobres.
Analyse Formelle.
Cherchant à peindre, à représenter les objets, les paysages…etc. de la façon la plus réelle, la plus proche de la nature, il tend à rendre ses œuvres, comme l’expression même du vrai. Les teintes, les couleurs utilisées sont souvent différentes de celles des peintres connus jusqu’alors. On se plaint des visages jaunâtres, presque maladif et des objets ou personnages insolites, placés dans des paysages souvent peu commun pour soutenir ce genre de figures, et de la surexposition lumineuse, notamment pour Olympia, que les critiques comparent aux photos pornographiques de l’époque.
Emile Zola, jeune journaliste, critique d’art en ce temps, juge, lui, la peau vraie et non idéalisée comme dans trop de tableaux. Alors que tous travaillent et maquillent la peau, Manet, lui, la montre sous son véritable aspect. Zola, par exemple, juge la Vénus de Cabanel comme un nu en pâte d’amende.
Petit rappel chronologique :
- en 1863, Manet exposa son célèbre
Déjeuner sur l’herbe (musée d’Orsay, Paris) au Salon des refusés, nouveau lieu d’exposition inauguré par Napoléon III accueillant, à la demande des artistes, les œuvres rejetées au Salon officiel. Salué par de nombreux jeunes peintres qui reconnaissaient en lui leur chef de file, Manet se trouva au centre d’une dispute opposant les défenseurs de l’art académique aux artistes « refusés », et les critiques l’attaquent violemment.
- en 1865, Manet exposa au salon officiel
Olympia (1863, musée d’Orsay, Paris).
- en 1866, Zola mène sa première grande « campagne naturaliste » dans l’Événement, de Villemessant, et dans le Figaro, en défendant un peintre dont les toiles ont été refusées au Salon : Édouard Manet, qui devint son ami.
- en 1867, Zola écrit « Edouard Manet, étude biographique et critique », et son roman
Thérèse Raquin, qui suscite l’intérêt des critiques : la presse traite en effet l’auteur de « pornographe », d’« égoutier » ou encore de partisan de la « littérature putride ».
- en 1868, pour le remercier de son précieux soutien, Manet peint
le portrait d’Emile Zola. Ce tableau est en sorte un « portrait programme », car Manet représente Zola dans un atelier, entouré de foule d’objets dont le caractère symbolique renvoi à lui-même. Les détails importent beaucoup, notamment une esquisse japonaise, référant au japonisme de Manet, donc à sa recherche de la simplification (de couleurs et de lumière). Après 1853, l’Amérique força le Japon à faire commerce avec l’occident, c’est là que furent découverte les estampes japonaises, notamment celles de Utamaro et de Hokusaï qui s’exportèrent…
Zola en évoque d’ailleurs la puissance malgré le manque volontaire de moyens qu’emploie ce procédé, que l’on retrouve par exemple dans
le Fifre. De même le croquis évoque les inspirations de Manet, soit de Vélasquez, soit de Raphaël qui lui inspira son tableau à scandale
le déjeuner sur l’herbe. Encore, le croquis de Olympia regarde Zola, avec un regard complice, comme un remerciement à son fervent défenseur (le regard choquant devient de doux et d’agréable).
Emile Zola est une sorte de soutient pour Manet. A travers ses qualités d’écrivain, il met en avant les atouts de la peinture de Manet. Ce dernier est souvent perçu à travers le scandale, aussi faut-il être une personne au caractère affirmé et à la réflexion profonde pour pouvoir soutenir les œuvres du peintre sans être contesté, réfuté par les autres critiques (Zola lui-même critiqué d’ailleurs). Manet représente Emile Zola dans une position de force, qui affirme l’intelligence, le calme et l’intensité de la réflexion chez l’écrivain. A travers ce portrait on ne peut contester l’autorité de ses mots. Autour de lui il y les symboles propres à l’écrivain comme les feuilles, les livres, l’encre… mais il y a aussi des œuvres d’arts alliant toutes sortes de culture. L’écrivain va au plus profond des choses. Il a une grande culture. Il est capable de donner un lien, un fondement, une logique à tout ce qui se trouve autour de lui. Manet apporte de la crédibilité à son soutient.
Le fait qu’Emile Zola se trouve dans l’atelier, apporte l’idée que l’écrivain, pour pouvoir comprendre le peintre, cherche à aller jusqu aux prémices même du travail de Manet.
Cette œuvre cherche à être le reflet d’une réflexion créatrice, permettant de comprendre l’essence même du travail d’Emile Zola et de Manet.
Analyse Sensible.
Voici comment je m'explique la naissance de tout véritable artiste, celle d'Edouard Manet, par exemple. Sentant qu'il n'arrivait à rien en copiant les maîtres, en peignant la nature vue à travers des individualités différentes de la sienne, il aura compris, tout naïvement, un beau matin, qu'il lui restait à voir la nature telle qu'elle est, sans la regarder dans les œuvres et dans les opinions des autres. Dès que cette idée fut venue, il prit un objet quelconque, un être ou une chose, le plaça au fond de son atelier, et se mit à le reproduire sur une toile, selon ses facultés de vision ou de compréhension. Il fit effort pour oublier tout ce qu'il avait étudié dans les musées; il tâcha de ne plus se rappeler les conseils qu'il avait reçus, les œuvres peintes qu'il avait regardées. Il n'y eut plus là qu'une intelligence particulière servie par des organes doués d'une certaine façon, mise en face de la nature et la traduisant à sa manière.Emile Zola, Extrait de Edouard Manet, Etude biographique et critique. 1867
Dans son compte rendu du Salon de 1866 pour le journal à grand tirage L'Evénement, Zola écrit:
"Puisque personne ne dit cela, je vais le dire, moi, je vais le crier. Je suis tellement certain que M. Manet sera un des maîtres de demain que je croirais conclure une bonne affaire, si j'avais de la fortune, en achetant aujourd'hui toutes ses toiles", et il conclut: "La place de M. Manet est marquée au Louvre, comme celle de Courbet, comme celle de tout artiste d'un tempérament fort et implacable." En 1863, Edouard Manet avec son Olympia replace le sujet classique du nu féminin dans un environnement oriental. Or, c’est tout naturellement qu’interviennent des figures Japonaises autour d’Emile Zola dans le portrait qu’en a fait Manet. L’influence du Japon dans les milieux artistiques et littéraires a fait son entrée.
Manet peignant Emile Zola, qui est une figure littéraire, dans son atelier, au milieu de croquis asiatique, impose sa vision, la nouvelle vision et soumet les autres artistes et critiques à une réflexion sur l’essence même de l’art.
A travers cette réflexion sur la « naissance de tout véritable artiste », Emile Zola nous apporte les clefs pour saisir la direction qu’aura voulu prendre le peintre. C’est au travers de sa vision propre, au travers d’une recherche profonde et importante que l’on peut comprendre, saisir l’essence même de la créativité.
Ici, les vêtements du Sumo, kimono, peuvent être mis en opposition avec les vêtements traditionnels de l’homme du 19ème siècle et de la muse dont la nudité est dévoilée. Serait-ce ici un mélange du vétuste, du classique et enfin de l’attrait aux nouveautés de l’Orient qui seraient constatés en une alliance encore scabreuse pour l’époque ?
Le portrait d’Emile Zola peint par Manet, cherche à rendre compte du vrai, de la réalité. On ressent le travail du peintre se sensibilisant à la recherche du vrai, à l’essence même de cette vérité. Qu’il s’agisse de cette époque vétuste où l’on honorait les dieux par des sculptures les représentant et où le corps était adulé, ou encore de cette culture si exotique aux yeux des contemporains du 19ème siècle, cette vision Orientale si proche de la nature et de l’esprit, ou encore de cette vision portée sur le souci de réalité, d’essence et de beauté dont se réclament les écrivains du 19ème siècle, on comprend aisément le lien fait entre ces trois symboles. Les arts cherchant à révéler la vérité sont nobles.